La Censure Dramatique

Mise à jour: 17 février 2007

Carte postale Censure Anastasie

Tout le monde la connaissait sous le nom d'Anastasie, allez savoir pourquoi. Elle a beaucoup fait parler d'elle en autorisant ou en modifiant les textes de nos chansons françaises, c'est la Censure !
Au contraire de la Censure sur la Presse qui a définitivement disparue en 1881, la Censure Dramatique est restée jusqu'en 1906 un passage obligé pour toutes les oeuvres destinées à être données en public, pièces de théâtre et chansons. Les directeurs de salles étaient dans l'obligation de fournir une copie de leurs textes avant les représentations.

Les censeurs, pardon, les "Inspecteurs des Théâtres", étaient quatre. Quatre pour lire plusieurs milliers de textes par an, pièces ou chansons, mais aussi pour assister aux représentations!
On imagine aisément que leur jugement ne pouvait être qu'expéditif...

Et comme la censure n'était encadrée par aucun texte légal, il leur appartenait d'apprécier ce qui était convenable ou non. La censure était sans aucun doute un bon reflet de la mentalité des classes moyennes. C'est ainsi que tout ce qui pouvait porter atteinte à la vie publique, à la religion ou aux bonnes moeurs pouvait être biffé d'un trait de plume et marqué d'un impitoyable "à modifier".

Mais en pratique, que censurait-on? L'actualité politique était évidemment un sujet très sensible. Mais aussi l'honneur de la police et de l'armée. On pouvait donc se moquer de la simplicité du villageois ou du troupier, mais sûrement pas douter du zèle de la police ou ridiculiser un officier. Et nombre de chansonnettes militaires n'ont pu être dites qu'à la seule condition que l'artiste ne porte pas l'uniforme.

Pas curieux

Un exemple de censure 'grivoise' associée à une censure politique: le couplet de la chanson 'Pas Curieux' Créé par Sulbac en Mai 1889 aux Ambassadeurs, et reprise par Polin à ses débuts.


 

Bien sûr, le contrôle des bonnes moeurs était sévère. Pour ne citer que cet exemple, l'adultère, pourtant source inépuisable de situations comiques, ne pouvait être évoqué, ne serait-ce que par une discrète allusion.Le plus curieux reste de constater jusqu'où pouvait aller la pudibonderie. Les censeurs étaient capables de dénicher l'obscénité jusque dans les expressions les plus anodines. Cela dit, tant qu'il ne s'agissait que de regarder, il n'y avait pas de mal. Alors, on biffait les termes aussi subversifs que "polisson", "être plein d'amour" ou "se bouffer le nez", tandis qu'on laissait les "laisse moi r'garder tes gros nichons" et autres subtilités du même acabit.

On peut comparer le texte original ci-contre avec son enregistrement.

Cela dit, les auteurs savaient très bien s'accommoder de la censure:

- À une chanson un peu leste, ils ajoutaient deux ou trois mots franchement trop crus, que les censeurs étaient obligés de supprimer. Du coup, le reste passait! Ou alors, ils écrivaient un texte irréprochable sur le papier, mais qui prenait tout son sens avec le jeu de l'artiste.
Ainsi, le célèbreTrou de mon quai de Dranem a pu passer la censure sans aucun problème!

- Et les exemples où la censure a été piégée abondent. On pouvait donc se régaler de chansons comme "Un voyage en Italie", dont le refrain est loin d'être innocent ("vas-tu rester longtemps sur l' Pô?"), ou bien comme Le scieur de long, scatologique d'un bout à l'autre ("J'ai tout l' temps envie d' scier"), pour peu qu'on les écoute comme il le faut.

- On connaît aussi les démêlées d'Yvette Guilbert avec les censeurs, qu'elle évoque dans ses mémoires. Elle réussit à faire passer son répertoire grivois en remplaçant les mots trop crus par des murmures et des toussottements certainement bien plus suggestifs que le texte d'origine !

Le frotteur

├ęcoutez le frotteur de la colonnelle

 


 

Ardemment défendue par ceux qui voyaient en elle le seul moyen de garantir la moralité publique, vilipendée par ceux qui y voyaient une entrave aux libertés fondamentales et un frein à la créativité, la Censure Dramatique a fait l'objet d'interminables débats. On peut
en trouver les traces fréquemment dans la presse de l'époque.
Bien que régulièrement remise en question, ce n'est qu'en avril 1906 qu'elle a fini par disparaître. Très discrètement, sans même qu'on ait le courage de faire une loi. On a juste supprimé le budget correspondant.

Reste le côté bénéfique de la censure: ce sont ces centaines de cartons, conservés aux Archives Nationales, qui contiennent une copie manuscrite des pièces et des chansons. On peut y découvrir le texte original et les modifications apportées par la censure. Un véritable trésor pour l'étude ce ces textes, dont l'intérêt pouvait sembler trop éphémère pour qu'ils soient édités, mais qui constituent aujourd'hui un miroir passionnant de cette époque.

Un article signé Jean-François Chariot, après de longues fouilles aux Archives Nationales

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