Franz Ruhlmann, Chef d'orchestre chez Pathé-Frères

 

J'ai l'intention de consacrer régulièrement une page sur les chefs d'orchestre. Il faut bien reconnaître que Franz Ruhlmann est aujourd'hui quasiment oublié comme beaucoup d'autres comme Büsser, Archainbaud, Fontbonne, Halet, Amalou, Bellanger, Schumaker, Gille, Cloëz, Cohen, Defosse, Frigara dont les noms ornaient parfois nos vieilles étiquettes de disques? Il faut ajouter que les maisons de cylindre et de disques ont longtemps contribué à ce phénomène, car elles ont omis sans scrupule leur nom sur les étiquettes de leurs phonogrammes.

Si de nos jours le chef d'orchestre est mis d'avantage en avant (parfois même plus que l'interprète), il était autrefois en retrait par rapport à l'interprète. Il est souvent malaisé de retrouver leur biographie tant ils ont vécu discrétement. Et pourtant, ces hommes ont consacré leur vie entière à la musique. Rendons donc hommage à ces véritables artistes "Musiciens de l'Ombre".

Ruhlmann

Biographie

Franz Ruhlmann fut un des premiers chefs d'orchestre à voir figurer son nom sur les étiquettes gravées des disques Pathé. Jusqu'ici, les chefs d'orchestre (à part de rares exceptions comme Colonne) demeuraient inconnus pour les auditeurs et seul le nom de l'interprète était mentionné. Il eut la chance - chance méritée - d'être désigné par Pathé pour remplir la mission de réaliser pour le première fois dans l'histoire de l'enregistrement, des intégraux d'Opéras. Il sera un allié précieux de la firme Pathé et laissera plus de cent cinquante enregistrements sous sa direction. Il fut un chef incomparable et connu une carrière fulgurante. Exactitude, autorité et noblesse de son style très affirmé faisaient sa renommée. Aujourd'hui encore, son nom figure parmi les grands chefs d'orchestre de cette époque révolue.

Il est né à Bruxelles le 11 janvier 1868. Enfant, il chante dans les choeurs de la Monnaie à Bruxelles. A 7 ans, il y joue du hautbois. Il étudie la musique au Conservatoire de sa ville natale avec Joseph Dupont, et en sort avec de belles récompenses. En 1892, il fait ses débuts de chef d'orchestre au Théatre des Arts de Rouen. Ensuite, en 1895, il est nommé au grand théatre de Liège, puis, un an plus tard, à Anvers, il dirige de nombreuses oeuvres dont celles de Wagner, et de 1898 à 1904, il est à nouveau à La Monnaie.

En 1905, Ruhlmann est engagé à l'Opéra Comique de Paris pour y seconder Alexandre Luigini. Luigini devient directeur de la musique et Ruhlmann passe premier chef jusqu'à la mort de Luigini où il prend sa place jusqu'en 1908, et, après une coupure de 2 ans, de 19010 à 1914.
C'est là que le tournant de sa carrière se joue, car l'Opéra Comique a été de tout temps un passage obligé pour les artistes qui désiraient ensuite atteindre l'Opéra.
En Septembre 1905, il débute avec Carmen 'qu'il dirigea avec passion et piété' diront les journalistes de l'époque. Dans cette salle, il participe à de nombreues créations mondiales, dont Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas, (le 10 mai 1907), le Chemineau de Xavier Ledoux (le 6 novembre 1907), La Habanéra de Raoul Laparra (le 26 janvier 1908), Sanga de I de Lara (le 9 décembre 1908, On ne badine pas avec l'amour de Gabriel Pierné (le 30 mai 1910), L'Ancêtre de Sains Saëns (le 23 janvier 1911), L'Heure Espagnole de Ravel (19 mai 1911) et Thérèze de Massenet (aussi le 19 mai 1911), La Lépreuse de Lazzari (1912) dont Delna fut la créatrice du rôle, Mârouf de Rabaud (15 mai 1914) Lorenzaccio de Moret (19 mai 1920).
Il participe aussi à de nombreuses reprises comme Pelleas et Mélisande, Lakmé, Sapho, Tosca, La Reine Flammette, Werther, Cavalliera Rusticana, Orphée entre autres. Il restera présent dans cette salle jusqu'en 1919, alternant avec l'Opéra.

L'année 1911 marque sa rencontre avec Pathé. Celle-ci est tout aussi déterminante pour lui, que pour son entrée à l'Opéra Comique, car fait unique à cette époque, la firme au Coq a décidé d'enregistrer des intégrales d'Opéras pour une série qui se nommera 'Le théâtre chez soi'. L'idée des Frères Pathé était que l'auditeur pouvait écouter un opéra complet comme à l'Opéra, mais... chez lui!

Franz Ruhlmann se voit confier cette lourde tâche. Il dirige scrupuleusement et avec toute la précision requise les enregistrements de Carmen, Faust, La Favorite, Rigoletto, Roméo et Juliette, et Le Trouvère. peut-être a t-il déjà conscience lui-même que les enregistrements resteront un fait historique dans l'ascension du disque?

Au catalogue Pathé d'octobre 1912, on voit son nom apparaître dans les "répertoires individuels" (ceux des chanteurs) au même titre que Archambaud, Halet ou Büsser. Jusqu'ici, le chef d'orchestre était bien ignoré... Il enregistre donc avec tous les grands chanteurs lyriques de son temps. C'est le premier chez Pathé à graver des oeuvres intégrales de Beethoven, notamment les symphonies n°2 et n°5 qui seront reprises après la guerre en disques plus modernes tournant à 80 tours / mn, La Fille de Roland, de Rabaud. C'est Philippe Gaubert qui lui succédera, car Ruhlmann dû s'éloigner de la scène un moment, étant intervenu dans des débats qui eurent lieu avec les syndicats des Artistes Musiciens de Paris et de la Région parisienne...

En 1922-23, il est nommé à nouveau premier chef d'orchestre à l'Opéra Comique, baguette qu'il partagera lorsqu'il sera absent avec les jeunes Gustave Cloëz, Albert Wolff, Frigala, et Inghelbrecht.

En janvier 1923, Ruhlmann est élu chef suppléant aux Concerts Colonne pour remplacer régulièrement Gabriel Pierné. Le 20 janvier, il dirige au Chatelet pour la première fois. Il n'y fit que de rares apparitions.

Dès 1924, il reprend sa place à l'Opéra et crée Guercoeur d'Albéric Magnard en 1931, et Maximilien de Darius Milhaud en 1932. En parallèle, il continue e diriger l'orchestre de l'Opéra Comique jusqu'en 1939. De 1940 à 1946, Franz Ruhlmann passe premier chef d'orchestre et directeur de la Musique à l'Opéra.

Il décédera à Paris le 8 juin 1948 laissant derrière lui une brillante carrière de plus de cinquante ans de musique.

Un article signé Samuel Marc,

En exclusivité pour De la Belle Epoque aux Années Folles

 

Ruhlmann

 

Théatre chez soi

Extrait du catalogue Pathé de 1924

Au phonographe, on remarquera que les disques orchestraux et surtout ceux à cordes ont une sonorité bien différente que celle qu'on est habitué à entendre aujourd'hui sur des CD modernes. Il y a plusieurs raisons:

  • la prise de son pour ces grands orchestres d'au moins 20 musiciens était un vrai casse-tête pour les techniciens de cette époque. L'enregistrement ne pouvait se faire qu'avec des cornets (il s'agit d'enregistrements réalisés acoustiquement, le micro n'apparaissant qu'en 1925), et il fallait 'capter' l'ensemble de l'orchestre. Les disques qui nous sont parvenus sont par ailleurs faiblement gravés, comme si les instruments étaient loin des machines d'enregistrements...

  • la fréquence du diapason évoluait et certains orchestres prenaient comme référence 435 Hz, d'autres 440. Certains orchestres de jass utilisaient même 452 Hz pour le La...

  • enfin, la puissance des instruments ne faisant qu'augmenter, la technologie des cordes de violon a changée, passant des cordes en boyau de mouton (pas de chat!), au métal, ou au synthétique. Parce qu'il n'était pas rare qu'un violoniste casse sa corde de Mi à l'époque du boyau, c'est cette corde qui a été la première à devenir métallique dans les années 20.

Disques disponibles, édités chez Pathé-Frères:

avant 1916:
5201 - Zampa (Herold) - Ouverture
5202 - Lakmé (Léo Delibes) - 1ere sélection - Fantaisie -<5502>
5203 - La muette de Portici (Auber) - Ouverture <5502>
5204 - Manon (Massenet) <5505>
5206 - Le Roi d'Ys (E.Lalo) <5506>
5206 - Le Roi d'Ys (E.Lalo)
5207 - Carmen (Bizet) <5507>
5210 - Mireille (Gounod) - Fantaisie <5505>
5211 - Marche du Couronnement (Saint-Saens) <5710>
5216 - Ballet de Sylvia (L. Delibes) - Pizzicati <6403> 68935 RA 35
5217 - Le Barbier de Séville (Rossini) <5503>
5218 - Ballet de Sylvia (L. Delibes) - Valse lente <6403>
5219 - Giralda (Adam) - Ouverture <5503>
5225 - Le chalet (Adam) - Ouverture <5505>


5245 - 5e symphonie (Beethoven) <5018>
5247 - 5e symphonie (Beethoven) <5019>
5248 - 5e symphonie (Beethoven) <5019>
5300 - 5e symphonie (Beethoven) - Suite n°1 et 2 du 3e mouvement <5021>
5301 - 5e symphonie (Beethoven) - Suite 3 et 4 du 3e mouvement <5021>
5302 - 5e symphonie (Beethoven) - Suite n°5 du 3e mouvement <5022>
5311 - 2e symphonie en ré (Beethoven) - 1er mouvement <5022>
5314 - 2e symphonie en ré (Beethoven) <5031>
5330 - 2e symphonie en ré (Beethoven) - 4e mouvement <5033>
5331 - 2e symphonie en ré (Beethoven) - Suite du 4e mouvement <5033>

Après 1916

6028 - 5ieme symphonie (Beethoven) - 5245
6028 - 5ieme symphonie (Beethoven) - 5245 et 5246
6028 - 5ieme symphonie (Beethoven) - 5246
6029 - 5ieme symphonie (Beethoven) - 5247
6030 - 5ieme symphonie (Beethoven) - 5300
6216 - 5ieme symphonie (Beethoven) - 5299

6004 - Ballet de Sylvia (Delibes) - Valse lente
6172 - Louise (Charpentier) - Prélude *5205 29 noir
6214 - Pas des marionnettes (Pessard) - Ballet 5215 8 fev 1920 (G) 29 noir
6214 - Le Calife de Bagdad (Boieldieu) - Ouverture 5224 10 jan 1920 (G) 29 noir
6528 - Marche aux flambeaux n°3 (Meyerbeer) *5199 11 avr 1924 (G) 29 brun
6528 - Marche nuptiale (Mendelssohn) *15102 2 mai 1923 (G) 29 brun
6918 - Le barbier de Séville (Rossini) 2e partie 7937 N 29 noir
6918 - Le barbier de Séville (Rossini) 1e partie 7933 N 29 noir

Il faut remarquer que comme bien souvent, ce sont les mêmes maîtres cylindres qui sont à l'origine des repressages en disque 80 tours. On retrouve d'ailleurs les numéros de catalogue des disques 90 tours en numéro de cylindre sur les 80 tours...

 

Sources:

  • Musica (de 1905 à 1912),
  • Vertical-cut Cylinders and Discs (1897-1932) by V.Girard and H.Barnes publied 1964,
  • L'Opéra (1669-1925) de J-C Prod'homme, édité par la librairie Delagrave,
  • Guide de l'Opéra, par H.Rosenthal et J.Warrack (1964), édité par Fayard - édition 1998,
  • Dictionnaire des interprètes par Alain Pâris, édition 1998,
  • Cinquante ans de Musique Française (1874-1925) par H.Hermant, CH.Koechlin, A.Coeuroy, R.Dumesnil, R.Charpentier, G.Chepfer et H.Prunières, éditions Librairies de France, 1925.
  • Thomas Billoux Luthier, www.thomas.billoux.luthier.info

 

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